L'Héritage de Lou Marsh - Les meilleurs athlètes canadiens

AVEC UN PIC ET UNE PELLE

ILS PERDENT L’OR, MAIS GAGNENT LE RESPECT
Par LOU E. Marsh
Alors que la fièvre des récompenses est dans l’air, j’espère que la ville de Toronto ne compte pas négliger les membres de l’Argonaut – que Joe Wright appelle « ses fèves au lard » –, qui ont si vaillamment représenté le Canada à Amsterdam.

Ils n’ont pas gagné, mais se sont classés au troisième rang, et, soit dit en passant, ont fait partie de la course la plus exceptionnelle des régates olympiques.

Au cours de ce championnat olympique, l’équipage de l’Argonaut s’est mesuré au célèbre huit de pointe de l’Université de la Californie, qui l’a étourdi pour gagner de quelques pieds lors d’une lutte acharnée s’étant échelonnée sur 2000 mètres.

Et quelle course!

L’équipe américaine, constituée d’hommes costauds et bien entraînés ayant ramé ensemble pendant deux saisons et s’étant exercés depuis l’automne dernier pour cet événement précis, surpassait en poids les membres de l'Argonaut d’environ six à huit livres par homme. Son départ a été mieux réussi et elle avait déjà presque une longueur d’avance sur les Canadiens vers le milieu de la course.

Les Américains semblaient avoir la course déjà bien en main quand Jake Donnelly, l’énergique entraîneur de l’équipe canadienne, a secoué ses hommes et a exigé d’eux tout ce qu’ils pouvaient donner. Il a commandé enlevage sur enlevage à la pourchasse de l’équipe adverse.

Pendant un moment, les Californiens ont maintenu leur avance, mais, à 500 mètres de la ligne d’arrivée, les meneurs démontraient une certaine fatigue.

Centimètre par centimètre, l’embarcation canadienne a rattrapé son retard. Ce progrès constant a rendu le barreur américain presque fou d’appréhension. Il hurlait ses ordres aux hommes tendus par l’effort et martelait frénétiquement les côtés du bateau, essayant d’imposer un coup de rame supplémentaire par minute à son équipage faiblissant.

À deux cents mètres de la fin, il paraissait évident que l’Argonaut allait gagner.

Personne n’était certain que les muscles de l’équipe américaine pourraient encaisser l’épuisement cruel infligé par les enlevages implacables de l’Argonaut.

Ceux des Canucks ont réussi.

Menés avec calme et assurance par le meilleur barreur qu’on ait vu occuper le siège d’un bateau de l’Argonaut depuis bon nombre d’années, les Canadiens n’ont jamais vacillé. Il n’y a jamais eu une seule faute de la proue à la poupe. Chaque garçon y allait de toute sa force, les dents serrées, le regard fixé au fond du bateau, tous jusqu’au dernier s’étiraient loin devant et ramenaient leur aviron avec tout le poids de leur corps. Aucun relâchement ni aucune hésitation à bord.

Dans l’embarcation américaine, les choses étaient différentes, nettement différentes. L’équipe était manifestement en train de rendre son dernier souffle. Le barreur a sorti vivement une serviette pour éventer avec frénésie le visage de son chef de nage chancelant. Il agitait cette serviette dans tous les sens et criait ses ordres à bâbord et à tribord, encourageant ses hommes à fournir un ultime effort. À cinquante verges de la ligne d’arrivée, il était debout dans l’embarcation, gesticulant, criant, exigeant plus de vitesse afin de tenir à distance les tenaces Canadiens.

Il a tout fait sauf perdre pied.

L’instant précis où les Californiens ont traversé la ligne qui les séparait de la victoire avec un maigre quart de longueur d’avance, le chef de nage et plusieurs hommes ont lâché leur aviron.

Chacun des membres de l’Argonaut était encore capable de ramer, et prêt à continuer. La course était trop courte pour eux.

Avec un autre cent verges, ou sur la distance de la régate de Henley, ils auraient certainement battu l’équipe qui est ensuite parvenue à gagner les championnats en défaisant l’équipe anglaise, celle de Thames, lors de la finale.

Les Américains ont battu les Anglais avec une avance beaucoup plus grande que contre l’Argonaut.

Ces derniers étaient assurément la deuxième meilleure équipe aux Olympiques, mais ils n’ont pas eu la chance de le prouver. Et ils n’ont pas eu l’occasion de se mesurer aux Anglais pour la seconde place.

Je vais maintenant expliquer ce surnom de « fèves au lard ». Big Joe Wright, qui a assemblé l’équipe l’automne passé et entraîné ses rameurs, les appelle ses « fèves au lard » parce qu’ils ont tous un travail. Ils venaient s’exercer avant le déjeuner, puis se bousculaient à la gargote la plus proche pour prendre un café, un plat de fèves au lard et un beignet avant d’aller gagner leur croûte. Le soir, ils arrivaient directement du travail pour une autre séance d’entraînement et passaient prendre leur souper au restaurant le plus près. Ils ne suivaient pas de régime spécifique. Ils mangeaient de tout : des pâtés à la viande aux gâteaux fourrés à la crème.

Quand ils sont allés à Amsterdam, ils n’ont pas suivi de régime d’entraînement non plus. Ils ont mangé l’étrange cuisine hollandaise tandis que les Américains avaient des menus diététiques préparés à bord du navire Roosevelt, amarré dans le port d’Amsterdam.

Trois membres de l’Argonaut, Bert Richardson et Athol Meech, rameurs du milieu, ainsi que Jack Donelly, le barreur, sont rentrés au pays lundi avec Joe Wright, Jack Guest et les championnes féminines. Les autres reviendront à la maison lundi prochain, avec Percy Williams et les autres adeptes de l’athlétisme.

Ces braves membres de l’Argonaut, chacun de ces garçons de Toronto, ne devraient pas être négligés au gala de remise de prix Williams.

Ils n’ont pas gagné de championnat, mais ils rapportent tout de même gloire et renommée dans leur pays grâce à la bataille formidable qu’ils ont livrée contre ceux qui ont gagné le titre. Cet affrontement a été le centre d’intérêt des régates pendant trois jours et on y réfère de façon presque universelle comme étant la meilleure course de toutes.